En ce 8 mars, journée internationale de la femme, un petit point sur la présence des femmes dans l'oeuvre d'Edgar P. Jacobs et dans la série Blake et Mortimer.
Jacobs lui-même n'était pas spécialement bégueule. Il aimait les femmes et aimait les dessiner. En témoignent ce dessin de mode de 1931 réalisé pour le catalogue d'un grand magasin et ce nu daté
de 1939 de sa première épouse Léonie Bervelt, dite Ninie.
Lorsqu'il publie son premier récit en bande dessinée, Le Rayon U, dans la journal belge Bravo en 1943, la censure n'est pas encore trop stricte et il est libre d'y introduire
des personnages féminins : Sylvia Hollis (à gauche) et la princesse Ica (à droite).
Mais, au lendemain de la seconde guerre mondiale, les lois sur les publications destinées à la jeunesse se durcissent, tant en France qu'en Belgique, et le journal Tintin en arrive à
demander à ses auteurs de ne plus proposer de personnages féminins un tant soit peu séduisants.
Bon gré mal gré, Jacobs se plient à ces contraintes et les femmes disparaissent quasi complètement de son oeuvre. Deux exceptions cependant :
En 1946-1947, il réalise une série de dessins au lavis et crayon gras pour illustrer La Guerre des mondes d'Herbert G. Wells. Dans l'un de ces dessins, au dire de Viviane Quittelier, Jacobs se serait représenté face à son épouse Ninie, dessin lié à un épisode de la vie privée du couple.
Enfin, en 1960, dans Le Piège diabolique, apparaît Agnès de la Roche, personnage féminin le plus important des aventures de Blake et Mortimer par Jacobs, même si le moins que l'on puisse
dire est qu'elle n'a guère un rôle actif.
En dehors de cela, quelques silhouettes féminines à peine entrevues dans La Marque jaune (une couverture de magazine représentant une petite danseuse qui fera scandale et qu'il
faudra effacer pour la sortie de l'album) ou au début de L'Affaire du collier (on sait que celles-ci sont en fait dues au crayon de Gérald Forton).
On ne peut donc que regretter que Jacobs ait été ainsi empêché de donner vie aux personnages féminins qu'il rêvait d'associer à Blake et Mortimer. Citons à ce propos l'échange suivant tiré
d'une interview réalisée par François Rivière en 1975 et publiée en 2000 sous le titre Les Entretiens du Bois des
Pauvres (éditions du Carabe), suite à une question de Rivière sur l'absence de femmes dans la série Blake et
Mortimer :
"Rivière : Il y a souvent des femmes dans les histoires de science-fiction. D'ailleurs, vous l'avez fait dans Le Rayon U également, c'était l'assistante, parce
que, qui dit science-fiction dit souvent laboratoire, et qui dit laboratoire dit assistante.
Jacobs : Oui, d'ailleurs j'avais dit un jour à un confrère - qui a utilisé, me semble-t-il, l'idée en question - que si j'avais eu l'occasion de pouvoir me servir d'une japonaise ou d'une
eurasienne, j'aurais pu employer un personnage féminin dans mon histoire."
Difficile de ne pas songer ici à Roger Leloup (qui travaillait au journal Tintin, faut-il le rappeler ?) et à Yoko Tsuno, créée au début des années 1970. Et
est-il besoin de rappeler que cette idée d'assistante asiatique ou eurasienne a été reprise dans divers projets d'adaptation cinématographique de La Marque
jaune, jusqu'à celui avorté de James Huth.
On ne peut donc s'étonner que Blake et Mortimer soit quasiment devenu le symbole de la série d'aventure misogyne, au point que l'on a même pu s'interroger sur les relations entretenues
par les deux héros.
Nombre d'humoristes ne se sont d'ailleurs pas fait faute de brocarder plus ou moins gentiment les deux personnages à ce sujet, comme, par exemple, Pierre Veys et Nicolas Barral dans leur parodie
des Aventures de Philip et Francis, Menaces sur l'empire (éditions Dargaud, 2005), où la menace en question consiste justement en une révolte des femmes britanniques qui ne
veulent plus rester cantonnées à leur rôle traditionnel. L'occasion de mettre dans la bouche de Mortimer des répliques aussi savoureuses que : " Des femmes ! Mais... on ne s'y connaît pas...
On n'a jamais fait ça, hein Francis ?"
Tout change avec la renaissance de la série Blake et Mortimer. Nous sommes dans les années 1990 et la censure n'est plus ce qu'elle était. Il n'y a plus aucune raison de ne pas
introduire de personnages féminins dans les nouveaux albums.
Le parti est quand même pris de la faire progressivement et les femmes des albums scénarisés par Jean Van Hamme et dessinés par Ted Benoit, qu'il s'agisse de Virginia Campbell dans L'Affaire
Francis Blake ou de Jessie Wingo dans L'Etrange Rendez-vous, sont encore des combattantes, guère différentes, sinon le sexe, de tous les policiers et militaires que l'on est
accoutumé de rencontrer depuis les débuts de la série.
Une évolution semble se dessiner (cf. ci-dessous) dans les premières planches de La Malédiction des trente deniers, dessinées par René Sterne, toujours sur un scénario de Van Hamme. Et
c'est le décès de René Sterne, survenu le 15 novembre 2006 qui entraînera l'arrivée du premier auteur femme sur la série Blake et Mortimer, en la personne de la veuve de Sterne, Chantal
De Spiegeleer, elle-aussi auteur de bande dessinée avec notamment la série Madila.
Avec Yves Sente et André Juillard, on passe à un tout autre niveau. On sait que Juillard aime dessiner les femmes et le fait d'ailleurs très bien. Sente, quant à lui, est désireux de donner plus
de profondeur à l'univers de Blake et Mortimer. Ils nous proposent donc dès leur premier album en commun, La Machination Voronov, des femmes enfin féminines, amenant par le même fait des
sentiments qui n'existaient que peu, voire pas, jusque là dans la série.
On pense évidemment à Nastasia Wardynska, première femme scientifique de la série. On pourrait citer aussi Miss Sneek, l'espionne. Mais c'est Olga Pouskachoï qui est l'actrice de la scène
poignante de la planche 33 qui contient à elle seule plus d'émotion que les douze albums créés par Edgar P. Jacobs (ci-dessous à droite).
Continuant sur leur lancée pour renouveler l'univers des deux héros britanniques en les dotant maintenant d'une véritable psychologie et non du caractère défini une fois pour toutes qu'ils
avaient jusque là, Sente et Juillard nous proposent, dans Les Sarcophages du 6e continent, une histoire d'amour entre Mortimer et la princesse Gita dont certains moments ne seraient pas
très loin de flirter avec les limites de l'érotisme.
L'univers de Blake et Mortimer a ainsi maintenant pleinement rattrapé une époque où la présence de femmes jeunes et jolies ne surprend plus dans une bande dessinée, encore que, dans des propos
tenus dans le magazine Casemate, André Juillard affirme dessiner pour cette série, à la
différence de certaines autres sur lesquelles il a travaillé, des femmes "séduisantes, mais pas trop sexy, un peu à la manière des héroïnes d'Hitchcock". Et, nouveau contre-pied, le dernier
album, Le Sanctuaire du Gondwana, paru il y a un an, nous propose le personnage d'une femme entre deux âges en la personne de Sarah Summertown (ci-dessus à droite, à côté de Nastasia),
complétant encore la gamme de personnages de la série.