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Olivier Cadic, directeur de la maison d'édition Cinebook - The 9th Art Publisher qui édite en anglais des bandes dessinées franco-belges, dont Blake et Mortimer, a bien voulu répondre à quelques questions pour le blog Blake, Jacobs et Mortimer.

 


Olivier Cadic, pouvez-vous nous résumer le parcours qui vous a amené d'abord en Grande-Bretagne, ensuite à y créer Cinebook ?

 

Après un bac informatique, j’ai créé Info Elec, une PME en électronique, en 1982, à l’âge de vingt ans. En 1995, j’ai créé un bimestriel Pistes et Pastilles devenu une référence éditoriale pour l’industrie électronique et un acteur déterminant dans la défense des intérêts de la profession. Un an plus tard, j’ai transféré le siège social d’Info Elec à Ashford dans le Kent, située à deux heures d’Eurostar de Paris. C’était il y a douze ans. Contraint à l’exil pour trouver un environnement propice au développement de mon entreprise, j’ai médiatisé mon départ dans l’espoir d’obtenir une réduction drastique des charges sociales pour les entreprises françaises. En 1999, j’ai levé dix millions d’euros auprès de prestigieux fonds de capital risque, et créé PCB007.com, la première place de marché mondiale du circuit imprimé sur internet. En 2003, j’ai estimé que l’électronique réserve ses meilleures opportunités de croissance à l’Asie. En l’espace de deux ans, j’ai cédé tour à tour toutes mes activités dans ce domaine. Valérie, ma compagne, travaille avec moi. Nous avions remarqué que les librairies britanniques n’offraient pas de BD à l’exception de Tintin et Astérix. Comme nous avions l’expérience de l’édition, nous nous sommes dit qu’il serait sympathique de publier quelques titres pour les enfants. Et voilà comment Cinebook a démarré en 2005 avec Yakari, Clifton et Le Vent dans les Saules.

 

Pourquoi la bande dessinée franco-belge ? Vous pensez qu'il y a un marché pour elle dans les pays anglo-saxons ?

En participant à une conférence sur la BD à la London Book Fair, un américain a dit que la BD se partageait entre les comics américains et les mangas japonais. Pour lui, en dehors de Tintin et Astérix, la BD européenne n’existait pas. Nous avons pensé qu’il y avait un vide à combler et que les lecteurs en langue anglaise méritaient d’avoir la possibilité de découvrir la BD franco-belge autrement qu’en tentant de décrypter les versions françaises. Nous avons décidé d’investir pour faire connaître les nombreux talents de la BD franco-belge dans le monde anglo-saxon. Nous l’abordons comme une mission plutôt que comme la conquête d’un marché. Nous pensons que le talent rencontre toujours des amateurs.

 

 

Comment se fait le choix, qui s'est d'ailleurs progressivement élargi, des séries que vous éditez ? en fonction de leur intérêt supposé aux yeux d'un public anglophone ?

Nous avons souhaité construire un catalogue cohérent composé à la fois de figures légendaires et emblématiques de la BD, comme Lucky Luke, Iznogoud ou Blake et Mortimer, et de séries plus contemporaines comme Thorgal ou Largo Winch. Nous avons décidé d’être éclectiques pour offrir le spectre le plus large possible.

 

Blake et Mortimer est une des premières séries que vous avez adaptées. Là aussi, les premiers albums choisis (The Yellow "M", The Mystery of the great pyramid, The Francis Blake Affair, The Strange Encounter) semblent être les plus susceptibles d'attirer un public anglophone...

Le premier titre, The Yellow "M", nous avait été réclamé par le libraire londonien Gosh situé juste en face du British Museum. Gosh nous soutient depuis notre lancement et fait un travail formidable. Ensuite, il nous a paru naturel de rééditer The Mystery of the great pyramid. Vous avez bien compris notre vision territoriale pour justifier le choix de The Francis Blake Affair et The Strange Encounter. J'ajoute que cela complète aussi notre volonté de faire découvrir l’étendue du talent de scénariste de Jean Van Hamme, puisque nous publions aussi Thorgal, Largo Winch et Lady S. Enfin nous souhaitons alterner les publications des titres originaux de Jacobs avec les titres des auteurs contemporains. J’ai eu le plaisir de rencontrer Yves Sente. C’est un auteur remarquable à la personnalité attachante. Je ne souhaitais pas que les lecteurs anglo-saxons aient à attendre encore trop d’années pour apprécier la qualité de ses adaptations. Je suis donc très confiant pour l’accueil qui nous sera réservé.

 

 

Quel public pensez-vous atteindre avec Blake et Mortimer : enfants, adolescents, adultes ?

 

J’ai remarqué que c’était plutôt les adultes qui achètent Blake et Mortimer. Ce ne sont pas des albums qui se lisent en trente minutes. Les enfants sont plus sensibles à des dialogues plus courts. Même si nous avons placé la série dans la catégorie "All Ages", nous savons qu’elle séduira plutôt les adultes et les adolescents.

 

Comment réagit le public anglophone à une série comme Blake et Mortimer, assez différente de ce qu'il a l'habitude de lire et d'ailleurs aussi de ce qui se fait aujourd'hui majoritairement en BD francophone ?

Les amateurs de Tintin sont nombreux outre-Manche et outre-Atlantique. Ils deviennent très vite des fans de Blake et Mortimer. C’est la série qui nous vaut le plus de réactions. Beaucoup nous manifestent leur soutien et leurs remerciements. Certains nous reprochent de ne pas publier la série dans l’ordre de publication original ou de ne pas avoir tout publié simultanément. Cela démontre un intérêt réel. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’ajouter un petit historique à la fin des albums avec la liste chronologique de parution des albums de la série.

 

Et ce côté "so british" qui fait le charme de Blake et Mortimer pour un lecteur francophone, qu'en reste-t-il pour un britannique ?

Nous sommes très vigilants pour que l’anglais utilisé soit britannique. C’est notre touche pour respecter le trait que vous soulignez. D’ailleurs, un des lecteurs a déclaré sur Amazon qu’il avait longuement cherché et détecté seulement un américanisme pour le mot "trottoir" dans L’Affaire Francis Blake. Cela vous permet d’apprécier les passions que cette série déclenche.

 

 

Pour nous, cette ambiance britannique passe notamment par les expressions anglaises utilisées par les personnages. Ceci s'estompe évidemment à la traduction. Or on remarque que si certaines de ces expressions, comme "heavens" ou le fameux "by Jove", sont conservées telles quelles, d'autres ne se retrouvent pas, comme "the devil", "damned", "goddam"... Ces dernières expressions vous apparaissent-elles trop vieillottes, voire en fait pas du tout anglaises ? ou bien est-ce une volonté de ne pas utiliser de jurons sur Dieu ou le diable ?

Cinebook fait appel à trois traducteurs différents pour chaque traduction. Deux traducteurs revoient la traduction originale selon une procédure de validation très stricte. Jérôme Saincantin a en charge la traduction de plusieurs séries Cinebook dont Blake et Mortimer. Il fait un excellent travail. Je le remercie d’avoir accepté de répondre lui-même à votre question.

 

Jérôme Saincantin : "Tout d’abord nous tentons, quand nous traduisons, de rester aussi proche du texte et de l’ambiance originale que possible. Donc il n’est pas question de "mettre à jour" des expressions trop vieillottes – nous choisissons des expressions de l’époque. Ce qui n’est pas toujours évident pour qui n’a pas vécu les années 50 !

Toutefois, une chose que nous devons respecter est la nature du public ciblé – et tout particulièrement son âge. Comme en français, il existe une hiérarchie de jurons. Certains sont acceptables en société, d’autres vous feraient expulser d’un restau routier. Cette hiérarchie n’est pas toujours claire pour qui n’est pas anglophone de naissance ; en tant que lecteurs de Blake et Mortimer, nous ne voyons que des expressions qui ajoutent à l’ambiance, mais dont certaines feraient rougir un anglais.

Si on ajoute le fait que certaines de ces expressions ont changé de sens en 50 ans, et qu’elles n’ont pas forcément le même sens en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis… Il est parfois nécessaire de changer – légèrement - le texte.

Finalement, pour répondre à la dernière partie de la question : il existe en anglais de nombreuses expressions, exclamations et jurons liés à Dieu et à la religion. Leur niveau de profanité est extrêmement varié suivant le pays considéré. Par exemple, je réside en Irlande – pays catholique s’il en est – où l’on utilise sans arrière-pensées même les plus rudes. En Amérique en revanche, c’est beaucoup plus mal vu – et totalement inacceptable pour une publication pour la jeunesse.

Il ne s’agit pas là d’une décision à caractère délibérément religieux, mais tout simplement d’une conséquence générale du travail de traduction."

 

 

Êtes-vous satisfaits de vos ventes, en général et pour Blake et Mortimer en particulier ?

Nous savions qu’il ne serait pas facile d’imposer la BD franco-belge sur un marché qui a pris ses habitudes avec les super-héros. Nous avons opté pour un plan de développement à long terme. Nos ventes sont conformes à notre plan de progression. Blake et Mortimer arrive en seconde place derrière Lucky Luke. C’est une grande satisfaction.

 

Vous avez également un second marché : vos productions sont diffusées sur le continent et peuvent donc toucher un public désireux de travailler son anglais de façon agréable en retrouvant dans cette langue des aventures bien connues. Est-ce un débouché important pour vous ?

 

En 2008, cela représentait encore un livre vendu sur cinq. Ce taux est en constante diminution, car notre progression est très forte sur les marchés anglo-saxons chaque année. Mais cela me permet de remercier l’équipe de La Diff, conduite par Bruno Lasalle, notre diffuseur en France et Benelux. Ils accomplissent un travail remarquable. Les libraires francophones qui mettent en avant nos publications en langue anglaise sont des acteurs déterminants dans la promotion de la culture franco-belge auprès des publics anglo-américains qui visitent la France. Cet effort doit être salué. Nous leur en sommes très reconnaissants.

 

 

Pour un lecteur de Blake et Mortimer, les lire en anglais donne même aux albums un goût de pseudo-version originale. Cela se sent-il particulièrement au niveau des ventes sur le continent ?

 

Absolument. Blake et Mortimer affiche les mêmes chiffres que Lucky Luke sur le continent.

 

Pour Blake et Mortimer, les prochaines publications prévues sont SOS Meteors en septembre 2009 pour le cinquantenaire de cet album, puis en 2010 The Affair of the necklace et The Voronov Plot. Vous comptez donc éditer ainsi l'intégralité des albums de la série ?

 

Oui, c’est notre ambition. Notre programme éditorial inclut deux titres Blake et Mortimer par an, en alternant les œuvres originales de Jacobs avec les titres contemporains. Il faut aussi assurer que chaque titre publié reste disponible dans le même temps. Ainsi nous venons de réimprimer The Yellow "M" !

Article rédigé par le à