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A quelques semaines de la sortie du tome 1 de La Malédiction des trente deniers qu'elle a achevé après la disparition de son mari René Sterne en novembre 2006, Chantal De Spiegeleer a bien voulu répondre à quelques questions sur la genèse de cet album :


Chantal De Spiegeleer, c'est vous qui avez contribué à amener René Sterne à faire de la bande dessinée. Vous aviez aussi déjà travaillé avec lui sur sa série Adler, dont vous assuriez notamment la mise en couleurs...

René aimait la bande dessinée, il aimait dessiner, il avait du talent et l'envie, alors je l'ai encouragé. Il était très complet, aussi doué pour le scénario que pour le dessin. Il avait des facilités et savait raconter une histoire. René et moi échangions beaucoup sur nos projets respectifs : critiques, conseils, encouragements, mais chacun développait sa série et travaillait seul. J'ai juste mis les deux séries, Adler et Madila, en couleur.

Vous avez donc été tout naturellement associée à la réalisation de La Malédiction des trente deniers dès la mise en oeuvre de ce récit ?

Ça a été la même chose pour La Malédiction des trente deniers. J'ai suivi l'évolution de son travail. Dès lors, Blake et Mortimer me devenaient plus familiers. La seule bande dessinée que je lisais petite était Tintin. Les albums circulaient beaucoup dans la maison. Quelques uns nous ont suivis dans les Grenadines. René et moi sommes très admiratifs de l'oeuvre d'Hergé.
Comment René Sterne voyait-il le passage d'une série très personnelle comme Adler à la reprise d'une série classique comme Blake et Mortimer ?

Il a été très surpris quand Yves Sente, alors directeur éditorial du Lombard, lui a proposé de faire un test pour Blake et Mortimer. Pourtant il appréciait cette série qui lui était si familière. Enfant c'est le tout premier livre qu'il a feuilleté pour en regarder les images, il ne savait pas encore lire.
En fait l'éditeur (Dargaud-Lombard-Blake et  Mortimer) voulait constituer deux équipes pour assurer le suivi des albums et proposer des sorties régulières. Quand René a commencé, il a abordé ce sujet avec une grande humilité, il s'y est investi à fond. Entrer, en quelque sorte, dans la peau d'un faussaire l'amusait. Lui et Jean Van Hamme s'entendaient bien. Un jour je les ai vus un jour discuter du scénario comme des gamins, pris dans l'action. C'était un beau moment.

A sa disparition, René Sterne était déjà quelque peu en retard dans la réalisation de ce tome 1 par rapport au planning espéré par Dargaud. Quelle en était la raison ? le grand perfectionnisme de René Sterne ?

 

La première raison est son exigence. Il était très perfectionniste en effet. Il faisait les choses à fond. Il mettait aussi beaucoup de temps pour les albums d'Adler. Il approfondissait ses sujets, faisait attention à tout, de la documentation , à laquelle il consacrait beaucoup de temps aussi, au dernier trait d'encrage. Il était rigoureux et s'investissait totalement dans tout ce qu'il faisait, dans le cadre professionnel comme privé.

De plus Blake et Mortimer est un travail très particulier et difficile. C'était son premier album dans la série. Le deuxième aurait été plus rapide : il avait résolu beaucoup de choses sur les 29 planches qu'il a réalisées. René n'a pas voulu faire du Jacobs forcément, mais bien du Blake et Mortimer. C'est une autre façon d'envisager les choses. Si vous regardez bien les albums de Jacobs, vous constaterez qu'il changeait de style d'un album à l'autre. C'est l'univers de Blake et Mortimer, les allures des personnages et certaines caractéristiques des décors, qui faisaient la griffe de Jacobs.

Hergé, Jacobs, Franquin, et j'en oublie, mettaient beaucoup de temps pour réaliser un album. De plus il ne travaillaient pas toujours seuls, sauf Franquin. Le temps a beaucoup de vertus, vous savez. On l'oublie trop  souvent aujourd'hui. René et moi avions misé sur le long terme.



Après le décès de René Sterne, pourquoi et comment avez-vous pris la décision de terminer vous-même son album ?

C'est Alain Bricard, alors Consul de France à Tanger, qui m'a appelée, puis écrit un an plus tard, pour me dire sa tristesse suite à la disparition de René. Il appréciait beaucoup Adler et Blake et Mortimer. Tous deux s'appréciaient et ont échangé une correspondance suivie. Alain Bricard m'a ensuite demandé pourquoi je ne continuais pas l'album, comme si c'était normal. Je lui avais dit que j'en serais incapable.
C'est étrange, René me disait souvent, en souriant à moitié, que, s'il mourrait, je devais terminer l'album. Je lui répondais que je serais incapable de faire un truc pareil.
Ensuite mon frère m'a appelée, il m'a suggéré la même chose, pensant que ça serait bien pour moi. Je trouvais ce projet trop lourd à ce moment-là. Il m'a alors proposé son aide pour les décors, il est ingénieur architecte.
Yves Sente trouvait naturel que je fasse la suite. Cela avait l'air évident pour beaucoup, ceux qui me connaissaient bien. C'est ce qui m'a décidée. Au fond de moi, je savais que je devais le faire.

Quelle a été la réaction de Dargaud et de Jean Van Hamme ?

Pris au dépourvu, ils se trouvaient dans une situation difficile. Je pense qu'ils étaient soulagés à l'idée que je puisse continuer l'album. J'ai fait un test que je leur ai présenté. Jean Van Hamme, François Pernot et Philippe Ostermann ont tranché à l'issue de cette réunion. Les rapports avec eux ont toujours été constructifs, bien avant la disparition de René déjà. Jean Van Hamme était content que je le fasse, il m'a rassurée devant l'importance de la tâche à accomplir. Philippe Ostermann et François Pernot, avec une grande bienveillance, ont fait en sorte que je puisse faire cet album dans les meilleures conditions.


Qu'avait laissé René Sterne pour les 25 dernières planches ?

 

Un découpage sommaire mais dans lequel se trouvait l'essentiel. Les cadrages, les types de plans étaient indiqués., certaines attitudes de personnages aussi. Parfois quelques lignes suffisent. Il fallait souvent déchiffrer, mais j'avais l'habitude de regarder ses dessins rough. D'autres cases étaient plus précises, comme dans la planche 30 dans sa totalité, ou des cases précises par ci par là.

Dans la planche 34, 1ère case, René avait représenté Mortimer et Eleni, une jeune archéologue grecque, personnage féminin principal de l'album. L'un ressemblait à Popeye, l'autre à Olive, c'est très drôle.

Vous dire aussi que les scénarios de Jean Van Hamme sont limpides, détaillés et très précis. C'est vraiment efficace , du billard pour un dessinateur.

René avait laissé de la documentation, riche, mais encore incomplète. Nous l'avons complétée avec mon frère. Il y avait des photos de Jean Van Hamme en Grèce aussi. Sur la fin, Etienne Schréder a aussi apporté des documents intéressants.


Avez-vous réussi facilement à vous couler dans le style de dessin qu'avait adopté René Sterne pour ce récit ?

Ce n'est facile pour aucun dessinateur, ou si peu, de faire une chose comme celle-ci. J'avais prévenu l'éditeur qu'il me faudrait du temps. Nous sommes entrés dans le jeu dans un respect mutuel, sans faille, jusqu'à la fin. Les 29 planches qu'avait réalisées René, dont j'avais suivi la progression, et les conversations nombreuses que nous avions à ce sujet m'ont accompagnée.
Les personnages passent avant le dessin. L'approche a toujours été celle-là. C'est probablement ce qui a créé du lien entre nos pages, entre autre. J'ai besoin de comprendre ce que je dessine. Dès lors, j'ai d'emblée travaillé sur l'ensemble pour donner une cohésion à mes 25 pages et pénétrer le sujet en profondeur. Le passage d'un dessinateur à l'autre devait se faire le plus discret possible.


Dès les années 80-90, à l'époque de Madila et Adler, votre trait et celui de René Sterne étaient déjà apparentés. Comment expliquez-vous cette proximité ?

Encore plus au début de nos séries que par la suite. René est d'abord venu dans mon sillage parce que j'avais une petite longueur d'avance sur lui. Ensuite il s'est affirmé, nos tempéraments étaient très différents. Si vous regardez nos albums dans leur chronologie, l'évolution est progressive, mais frappante. René était de plus en plus attiré par le réalisme, alors que je restais proche de la Ligne Claire et même de la stylisation.
Quand nous nous sommes rencontrés, j'étais sortie de Saint Luc depuis deux petites années. Lui enseignait le français et l'histoire. Nous avons grandi ensemble dans ce métier. Nous avions des forces différentes, nous les avons partagées, tout simplement.

Il y a une polémique sur l'assistance dont vous auriez bénéficié de la part d'Etienne Schréder et François Schuiten. Qu'en est-il précisément ?

Ça n'a pas lieu d'être. Depuis le début en effet, François Schuiten souhaitait participer à cet album. Il n'a cependant rien supervisé du tout, il n'a pas dessiné non plus. Sa vision n'étant pas la mienne, j'ai dès lors préféré poursuivre sans lui. Nous nous sommes vus quelque chose comme trois fois, mais ça n' a pas été productif.
J'ai dessiné, encré et supervisé ces 25 planches, avec l'aide d'Etienne Schréder pour les décors pour lesquels j'étais bien trop lente. Son aide est intervenue au printemps. Cela s'est fait progressivement. Je suis très contente de sa collaboration. L'album était achevé le 30 août.
J'ai travaillé à plein temps tout le long de ce parcours, du début à la fin. Et ce pendant plus de deux ans et demi au cours desquels j'ai passé deux mois au Cambodge où vit mon frère. Nous avons travaillé ensemble à l'installation des décors, suivant le découpage rapidement esquissé par René. Après il est parti en mission. Je suis rentrée à Bruxelles, puis chez moi. Nous avons poursuivi via internet alors que je continuais les croquis des 25 planches. Les esquisses terminées, j'ai attaqué les planches.
Laurence Croix et moi avons travaillé ensemble sur les couleurs. Elle est la coloriste de l'album Spirou entre autres*, elle a du talent et beaucoup de qualités. Nous nous sommes beaucoup investies toutes les deux.
Etienne et Laurence sont intervenus pour gagner du temps. Il fallait absolument terminer l'album afin qu'il sorte en 2009.
Les coloristes, en général, sont souvent oubliées, ce qui m'étonne toujours. Pourquoi les passer au bleu alors que leur rôle dans un album est pourtant très important  ? Leur travail est aussi très créatif et demande quelques connaissances, comme celui du scénariste et du dessinateur.


Comment avez-vous procédé pour travailler entre les Caraïbes, le Cambodge, l'Europe ?

 

Après la disparition de René, je suis rentrée un moment en Belgique. De là je suis allée au Cambodge. C'est là que j'ai vraiment commencé, avec mon frère Jean pour les décors, alors que j'attaquais les personnages. Je suis ensuite revenue en Belgique où j'ai poursuivi mes esquisses.

Je suis revenue dans les Grenadines, où j'ai travaillé seule, alors que mon frère achevait quelques décors entre des missions qu'il assurait à gauche à droite, de la Papouasie à la Géorgie.

Je suis rentrée en Belgique, avec toutes les planches sur lesquelles j'avais transféré mes esquisses. A Bruxelles, j'ai continué seule jusqu'au printemps. Etienne est intervenu à ce moment-là. Peu au début, pplus plus tard, puis quasi à plein temps sur la fin.

Avec Laurence Croix, nous avons travaillé via internet.. C'est de la couleur numérique. Par mail, avec Skype, et avec le serveur Dargaud qui permet de stocker des fichiers lourds. Laurence est française et habite du côté de Rennes. Nous avons beaucoup travaillé avec Skype. Elle a tout préparé, elle est très organisée. Ensuite nous avons affiné, encore et encore, en s'envoyant les fichiers qu'on retravaillait.


Tous les dessins connus à ce jour sont de la main de René Sterne. Pouvez-vous nous montrer des extraits de votre travail sur Blake et Mortimer ?

Aïe...désolée, je n'ai rien emporté dans les Grenadines...

Serez-vous en Europe pour la sortie de l'album en novembre ? Participerez-vous à la promotion de l'album ?

Oui et oui.


Jean Van Hamme avait avancé l'idée de publier les crayonnés de René Sterne. Qu'est-il prévu comme hommage à celui-ci ?

Des choses sont en train de s'organiser, mais rien de précis encore. C'est la partie de l'éditeur. Les crayonnés ont été scannés.

Pourquoi ne continuez-vous pas sur le tome 2 de La Malédiction des trente deniers ?

J'ai refusé parce que je prends les choses très à coeur, mais j'y mets trop de temps. J'ai terminé cet album parce que René l'avait commencé. C'est ce qu'il voulait. Et puis la contrainte dans le dessin était très dure à tenir et ce jusqu'à la fin. Je n'ai pas bien connu Blake, mais j'ai trouvé Mortimer sympa et Olrik très drôle. Replonger dans mes projets me fera du bien. J'ai besoin de me retrouver.

Connaissez-vous Aubin Frechon ? Avez-vous vu ses dessins sur Blake et Mortimer ? Qu'en pensez-vous ?

Je l'ai rencontré une seule fois. J'ai vu des copies de crayonnés d'une vingtaine de planches. Je suis mal placée pour donner un avis, mais je trouve qu'il s'en sort bien. Chacun a ses forces.


L'année dernière, les éditions du Lombard ont publié coup sur coup en intégrale les dix albums de la série de René Sterne Adler, puis les cinq (dont un inédit) de votre série Madila. Ces publications étaient importantes pour vous ?

Oui, bien sûr. Cela m'a fait plaisir. Le Lombard et nous, c'est une belle histoire depuis longtemps. J'aurais tellement voulu que René soit présent quand ces intégrales ont été éditées.
Plus encore pour la sortie de La Malédiction des trente deniers. Il aurait été si content de pouvoir le terminer et de le voir publié.

Quels sont vos projets actuels ? Où en est Eclipse ?

J'ai fait un petit break. Tout a été mis en veilleuse pour  terminer La Malédiction des trente deniers dans des temps presque raisonnables, même si tout est relatif. Je vais retourner à Eclipse avec Juan d'Oultremont. On avait terminé le premier album, sauf les couleurs. Il en reste trois autres dont un scénarisé et esquissé. J'allais commencer les planches quand René a disparu.


En guise de conclusion et à quelques semaines de la parution d'un album si particulier, qu'avez-vous envie de dire aux lecteurs ?

J'espère qu'ils auront du plaisir à lire cet album, tout simplement.


* Laurence Croix a réalisé les couleurs de l'album Le Groom vert-de-gris de Yann et Olivier Schwartz.
Article rédigé par le à