Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

En 2007, l’excellent site De Stripspeciaalzaak publie une interview  du célèbre auteur de BD flamand Dirk Stallaert qui, au début des années 90, dessina les aventures de Nino pour le journal Tintin/Kuifje et collabora ensuite à des monuments de la BD flamande comme Néron et cie, Fanny et cie et Bob et Bobette. En 1995 il reçoit le plus grand prix de la BD flamande, le Bronzen Adhemar, "pour ce talent virtuose qui maîtrise aussi bien le style Ligne Claire d’Hergé et Bob De Moor que le style de l’école flamande de Willy Vandersteen et Marc Sleen" (extrait du rapport du jury). Aujourd’hui il dessine ses propres séries Mieleke Melleke Mol et Plankgas en Plastronneke, toutes deux avec le parrain de l’humour flamand, Urbanus, au scénario.

 

nino02_20022002.jpg

 

Extraits de l’interview, traduits du flamand (merci à David Steenhuyse, rédacteur en chef du site) :

 

Mais j’imagine que, si un grand scénariste comme Jean Van Hamme ou un autre…

 

Erik Meynen : (à Dirk) Oui, toi tu pouvais dessiner Blake et Mortimer

Dirk: C’est ainsi que j’entrerai dans la légende : l’homme qui n’a pas dessiné Blake et Mortimer. On me l’a demandé et pas qu'une seule fois. Le scénaristeYves Sente – à l’époque rédacteur en chef de Tintin et en ce moment directeur des éditions au Lombard - ne pouvait pas s’arrêter de me casser les pieds. Je n’en avais pas envie. Je venais d’arrêter la série Nino et, avec la ligne claire, je m’étais enchevêtré. Avec Nino, j’avais dépassé mes capacités. Au fond, j’avais surpassé mes compétences réelles. Je redessinais chaque planche quatre fois, c’est authentique. Aujourd’hui je pourrais faire mieux, mais à cette époque-là je n’avais pas assez de métier pour le faire. Tout le monde se trompe, la ligne claire est un style compliqué. Autant cela semble simple, autant c’est difficile.

 

Alors, tu as dis non à Blake et Mortimer ?

 

Dirk : J’ai dis non. Si j’ai hésité, c’est seulement parce qu’on citait des chiffres avec un bon nombre de zéros. D’autre part, il y avait ma loyauté à l’égard de Marc Sleen*. Je savais que je ne pouvais pas travailler sur les séries B&Met Néron et cieen même temps. Auparavant, je l’avais essayé avec Nino et Néron.Il fallait choisir. Avec Néronje gagnaisbien mon bifteck, avec Nino ce n’était que la moitié...

Bah, finalement, c’est Juillard qui a repris la série. (il réfléchit) J’aurais pu être riche. Peut-être aurais-je dû essayer de dessiner une aventure. Attention, il s’agit de sommes énormes, mais qui est-ce qui doit les partager ? le scénariste, l’éditeur, etc. Et toi tu trimes du matin au soir et tu te retrouves en bas du bordereau des salaires. Mais ce sont… je ne connais pas les chiffres exacts… je crois qu’il s’agit d’environ 1 million d’albums (environ un demi-million par nouvel album, ndlr). Ici, en Flandre, on ne peut que rêver de tels tirages...

……..

 

Interview originale réalisée en octobre 2011 :


Un auteur renommé de BD qui n’accède pas à la demande de reprendre Blake et Mortimer, cela soulève en moi quelques questions supplémentaires, Monsieur Stallaert ?

 

Hahaha, c’est drôle ! Tantôt je serai célèbre pour quelque chose que je n’ai jamais fait ! l’Homme Qui N’A Jamais Dessiné Blake Et Mortimer!! Une statue ! Une plaque en bronze !! Une décoration… !!! (rires)

 

Ce n’est pas tellement l’homme qui n’a pas dessiné Blake et Mortimer qui m’intéresse, c’est plutôt le dessinateur à qui ila été demandé de le faire. Au début des années 90, vous aviez publié les aventures de Ninodans le journal Tintin/Kuifje. Est-ce que vous avezété pressenti pour dessiner Les 3 Formules du professeurSato 2, comme Bob De Moor et Jacques Martin ?

 

Non, cela me fait plaisir d’être cité parmi des auteurs comme Bob De Moor et Jacques Martin, mais on ne m’a jamais demandé de dessiner Sato. Heureusement, parce que cela aurait été vraiment un cadeau empoisonné, je l’auraispeut-être accepté, tout en me cassant les dents.

 

Nino.jpg  

Alors, ça signifie que vous avez été demandé pour Voronov. Il y a un bon nombre d’auteurs qui ont posé leur candidature pour la reprise de la série B&M et qui ont dessiné des planches-tests. Est-ce qu'Yves Sente vous a demandé de présenter une telle planche-test ? Ou est-ce qu’il a seulement demandési vous étiez prêt à reprendre B&M ?

 

Yves Sente m’a pressenti plusieurs fois, mais il ne m’a jamais demandé de dessiner une planche-test. Je me souviens qu’il était très charmé par mes dessins de Nino. Si j’étais sur ma réserve, cela résultait entre autres du fait que B&M est du réalisme pur et que moi je suis plutôt un dessinateur caricatural. En outre, le phénomène des fans de B&M, les puristes pour être plus précis, a influencé partiellement ma décision : ces gens qui lisent par-dessus l’épaule du repreneur, l’idée m’est insupportable. Ces puristes sont attachés trop fanatiquement à leur sujet favori. D’ailleurs, c’est aussi le cas pour Tintin et les tintinologues. Ainsi cela devient une sorte de secte d’initiés qui pensent que les personnages leur appartiennent (et non au repreneur ?????).

Au fond, reprendre la série d’un autre auteur est infaisable, surtout une série aussi célèbre que Blake et Mortimer. Les puristes ne sont jamais contents, et c’est beaucoup plus difficile que la création de sa propre série, ce qui est assez épineux en soi… On perd beaucoup de temps à chercher de la documentation, beaucoup plus qu’à dessiner les planches. Jacobs, comme chaque auteur, avait sa propre manière de dessiner les plis d’un manteau, les nervures, le brillant d’une fenêtre, l’ombre, la hachure…

 

nino03p.jpg

 

Étiez- vous fan de B&M ? Aviez-vous dessiné un Blake ou un Mortimer ?

 

C’est bien probable que j’ai dessiné ces personnages, parce que j’avais la réputation d’être un caméléon. Chaque fois qu’on avait besoin d’un dessin avec beaucoup de personnages du monde de la BD, on venait me chercher. Mais je ne suis pas ce qu’on appelle “un grand fan”, je n’ai même pas tous les albums. Mais je les ai tous lus plusieurs fois et je suis un grand admirateur de la méthode de travail de Jacobs : une documentation solide, des tas d’études préparatoires, des esquisses … J’ai pas mal d’ouvrages de référence sur E. P. Jacobs en collection, Un Opéra de papier par exemple… L’ambiance dans les aventures de B&M est magistrale, tout simplement. D’ailleurs, suite à ma question, Bob De Moor m’a répondu que le plus important d’une BD, c’est l’ambiance.

 

Que vous étiez très demandé pour dessiner des personnages qui ne sont pas les votres est avéré entre autres par ce superbe gag que vous avez dessiné avec Bob de Moor.

 

page2-3.jpg

 

Merci de me montrer ce gag ! Je ne me souvenais plus de ce dessin, c’est incroyable ! J’avais oublié complètement que j’avais fait un gag en collaboration avec Bob De Moor. Je ne me rappelle pas non plus notre méthode de travail. Probablement c’est moi qui ai d’abord dessiné les personnages dans le fond et c’est Bob qui a ajouté le gag au premier plan.

 

page46-47.jpg

 

Johan De Moor et Geert De Sutter ont décrit les circonstances dans lesquelles Bob De Moor a été obligé de dessiner Les 3 Formules du professeur Sato, au fond c’était une honte pour ce grand auteur. Plusieurs de ses collègues les plus éminents ont pris parti pour lui : Jacques Martin, Jean Van Hamme, Ted Benoit … La teneur générale est que Bob De Moor était un gentleman qui était trop aimable pour refuser la reprise, ce qu’il aurait dû faire. Est-ce que Bob De Moor vous a parlé de cette affaire ? Est-ce que cette affaire a influencé votre décision de ne pas répondre à la demande de Sente ?

 

Effectivement, ce pauvre Bob De Moor ! Comme je l’ai dis, c’était un cadeau empoisonné. Faut le faire, hein !, même avec son standing et son palmarès ! Cet “échec” – ce n’est pas si mauvais que cela – a probablement influencé ma décision, je n’en suis plus certain. Bob De Moor ne m’en a jamais parlé, je ne l’ai pas connu tellement bien.

Je crois que, au total, je l’ai rencontré quatre fois et je ne lui ai téléphoné qu’une fois. A ce moment-là, il était directeur artistique de Hello BD/Kuifje et moi je dessinais Nino pour ce journal. J’avais dessiné Brooklyn Bridge à New York, traversé par le taxi de McCab. C’était un dessin très compliqué et j’avais oublié un détail important, je ne me souviens plus lequel. Alors, Bob De Moor me téléphona, très timide, pour signaler l’erreur et pour demander si, peut-être – éventuellement, si possible, et si ce n’était pas trop de travail - je voudrais corriger le détail. Et moi, je me trouvais à coté de ma table à dessiner, je m’étais mis au garde-à-vous, droit comme une statue ! (rires)

 

Brug-Nino.jpg

 

Vous avez dit que, au fond, c’est infaisable de reprendre une série comme B&M. J’en déduis que vous appréciez les auteurs qui ont rempli cette mission. Que pensez-vous du travail des repreneurs et surtout de Juillard, le dessinateur qui est le plus critiqué par les puristes ?

 

Depuis des années je ne lis plus de nouvelles BD. Non, ce n’est pas parce que je ne les aime pas – il faut les lire avant de les juger – mais dans ma jeunesse je suis tombé dans une grande marmite remplie de BD. Cette overdose me permet largement de continuer mes lectures, je relis tous ces trésors à plusieurs reprises. Il y a quelque temps j’ai acheté tous les anciens Néron pour remplacer mes vieux albums tombés en loque et récemment j’ai racheté tous les albums cartonnés de Tintin en français.

Ce que je veux dire : je n’ai jamais lu une “nouvelle” aventure de Blake et Mortimer, je ne sais dire rien de sensé sur ces histoires. Bien sûr, à l’époque, j’en ai feuilleté une ou deux, mais je ne me souviens pas quelle équipe en était l’auteur. Ce que je sais, c’est que Juillard est un excellent dessinateur. Cependant, cela ne signifie pas nécessairement qu’il est aussi un excellent successeur de Jacobs, mais ce n’est pas à moi de juger cela.

Ma remarque sur la reprise d’une série comme Blake et Mortimer était une remarque générale. C’est – je veux bien nuancer un peu la remarque  – a hell of a job parce qu'on ne peut jamais utiliser sa propre “écriture automatique”, comme si on était le créateur de la série. Chaque fois, quand les caractéristiques de style particulières du créateur ressurgissent, il faut remonter au sources : Edgar P. Jacobs, comment dessinait-il un pneu de voiture, l’inégalité d’une cloison, les nervures de bois d’une porte, le feu, l’eau, l’ombre, tout ?

Bref, en dessinant sa propre BD, il faut se tenir constamment sur ses gardes pour respecter la qualité. En reprenant une série comme Blake et Mortimer, il faut tenir en plus à l’oeil que ça ressemble à du “vintage Jacobs”.

J’utilisais le mot “infaisable”, mais je veux bien l’affaiblir à “extrêmement difficile”. Mes remarques ne contiennent donc pas de jugements sur la qualité des oeuvres d’après-Jacobs, tout bêtement parce que je ne les connais pas assez pour les juger.

 

Merci quand même pour cette interview, monsieur Stallaert.

 

Conclusion : on ne peut que regretter que le dessinateur talentueux qu'est Dirk Stallaert n’aît jamais essayé de reprendre une seule aventure de Blake et Mortimer. En analysant ses dessins, ses propos et sa méthode de travail, on ne peut pas se débarrasser de l’idée qu’il aurait été peut-être le plus jacobsien des repreneurs. Un dernier exemple de la capacité de Stallaert à reprendre les personnages d’autres auteurs :

 

naissance.jpg

 

* Marc Sleen est, entre autres, le créateur de la série Néron et cie. Il a son propre musée, rue du Sable à Bruxelles, en face du Centre Belge de la Bande Dessinée. Le Roi Albert II est l'un de ses nombreux fans. Sleen est l'un des quatres citoyens d’honneur de Bruxelles, capitale de la bande dessinée (avec Albert Uderzo, William Vance et, récemment, Jean Van Hamme).

Article rédigé par le à