

Le blog Blake, Jacobs et Mortimer a déjà consacré un article à La Femme. Leçons de
choses, ouvrage paru récemment aux éditions Glénat / Vent des Savanes. Cet album est en effet émaillé d'un certain
nombre de références jacobsiennes pour le moins intrigantes. Stéphane Rosse, son dessinateur, a bien voulu répondre à quelques questions sur sa démarche artistique et ses sources
d'inspiration.

Bonjour Stéphane Rosse. Quel âge avez-vous ?
Quand et comment avez-vous commencé à faire de la bande dessinée ? Quelle est votre formation ?
J'ai 46 ans. J'ai commencé à publier en 1979 environ, dans le fanzine de
Charlie Schlingo Le Havane primesautier. J'ai suivi une
formation de dessinateur en publicité. Et après un bref séjour en agence - à préparer le café et faire des photocopies, je décidai de me lancer à plein temps dans la BD lorsque mes premières
planches furent publiées dans Métal hurlant en
1982.
Quelles sont vos références majeures en bande dessinée ? les auteurs qui vous ont inspiré ?
Enfant, j'étais abonné au Journal de Mickey. Ce qui me
frappait le plus dans cet hebdo était les aventures de Mandrake le magicien. J'ai beaucoup d'admiration aussi pour ceux que
j'appelle les Grands : Poïvet, Gillon, Dimitri/Mouminoux. Ah, et puis Devi : le dessinateur du Petit
Duc. En fait mes lectures viennent principalement de la BD "populaire", les fascicules de gare : Akim, Blek le
Roc, etc.
Mais vous revendiquez des influences graphiques qui dépassent de loin la
seule bande dessinée : George Grosz, Picasso, le cubisme, le futurisme, le surréalisme, le pop
art...
Oui, et ça n'a rien de contradictoire.
George Grosz parlait par exemple de l'influence des Dime novels sur son art, ces fascicules bon marché de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle aux couvertures colorées décrivant pour la plupart des scènes de meurtres et de furie. Des
illustrations narratives, accompagnées d'une légende. Nous sommes à quelques millimètres de la BD. Et de Jacobs : les gestes mélodramatiques, les personnages figés dans la stupeur... Quand
j'avais 8/9 ans je me souviens avoir ouvert un Larousse et être tombé sur une reproduction d'une toile de Magritte, La
Mémoire. C'était ma première rencontre avec le surréalisme. C'était pour moi la même chose qu'Hergé ou Jacobs (qui ne sont
absolument pas des lectures rassurantes quand on est enfant !). Incroyablement angoissant et à la fois plaisant. La seule différence c'est que, dans ce tableau, tout cela était concentré en une
seule image. Je trouve symptomatique que ce que l'on appelle l'Âge d'Or de la bande dessinée intervienne au début du 20ème siècle, au moment même où les grands mouvements artistiques modernes se
créent et s'entrechoquent. Et ça ne peut relever du hasard si une oeuvre majeure d'un des précurseurs du Pop
Art, Jess Collins, est un collage surréaliste de bande dessinée fait à partir de cases de Dick Tracy (Tricky
Cad, 1959). Personnellement, je vois là une corrélation évidente. La bande dessinée, tout comme l'art moderne, est intimement
liée à l'émergence des mass media : l'imprimé, le
cinématographe, la télévision...
En 1984, sous le titre Tintin et les faussaires, vous parodiez pour le magazine Rigolo les couvertures
d'un certain nombre d'albums de Tintin dans un style... Comment
le qualifieriez-vous d'ailleurs ?
C'est inspiré du cubisme, celui du Picasso des années 30. Au moment où ses
toiles subissent l'influence surréaliste. Ses tableaux deviennent à cette époque beaucoup plus inquiétants, avec la récurrence de formes obsessives. C'était un peu le point de départ de ma
démarche dans cette interprétation des couvertures de Tintin, essayer de mettre le doigt sur ce que je trouvais troublant enfant à la lecture de Tintin.
Jusqu'à La Femme, vous n'aviez publié en France que deux ouvrages : L'Epatant Picasso en 1984 (éditions Aedena, collection Portable)
et N comme Cornichon en 1989 (éditions Les
Humanoïdes Associés, collection Les Yeux de la Tête), ce dernier sur un scénario de Charlie Schlingo. Quelle était votre démarche dans ces travaux ?
J'ai eu la chance, ou la malchance, de commencer ma carrière au moment où tous
les magazines de BD se sont arrêtés. J'ai juste eu le temps de mettre mon pied dans l'entrebaillement de la porte. Alors j'ai dû faire beaucoup d'autres boulots à côté : illustration, pub... En
1990, avec mon complice - le regretté Charlie Schlingo - et le Pr Choron, nous avions créé notre propre magazine : Grodada, un mensuel pour les 4-7 ans. Donc c'était ça, j'étais et je suis toujours principalement quelqu'un qui
travaille pour la presse.
Pour L'Epatant Picasso, je m'amusais à revisiter les mythes de la littérature bon marché, les Dime novels justement : des fausses couvertures de magazines où je transformais
Picasso en héros de séries populaires : il découvrait l'Eldorado, se battait contre les vampires, était détective privé, etc. C'est l'angle que j'ai toujours abordé : celui de l'art et des thèmes
des romans populaires.
N comme Cornichon, j'en proposai l'idée à Charlie Schlingo. L'ayant connu en débutant dans son fanzine, je l'avais toujours admiré. Un véritable génie à mon avis, un maître de
l'absurde, dans la lignée d'Alfred Jarry.
Dans ce dernier album, vous faisiez déjà un clin d'oeil à Edgar P. Jacobs...
N comme Cornichon était une longue quête non-sensique, nos héros cherchant l'orthographe réelle du mot cornichon... Schlingo,
qui était au moins autant fan que moi de Jacobs, se demandait comment conclure l'album. On cherchait un deus ex
machina, un Maître du Monde, un Roi de l'Univers détenteur de tout pouvoir et tout savoir. Partant de l'hypothèse que
l'uchronie jacobsienne du Secret de l'Espadon avait bel et
bien eu lieu, nous trouvâmes notre sauveur en la personne d'Achmet. C'est lui qui donne de l'essence à Mortimer dans le tome 1 du Secret de l'Espadon. Sans lui, Mortimer serait resté coincé dans le désert. Et nous serions... je n'ose même pas y
penser ! C'est bien entendu aussi une façon de mettre en avant l'importance de nos lectures d'enfance. On ne peut négliger l'impact formidable que ces récits eurent sur notre
imagination.
Comment en êtes-vous arrivé à aller vivre et travailler en Finlande ?
J'ai rencontré celle qui allait devenir mon épouse à Paris en 1993. Je sortais juste de
l'expérience Grodada avec Choron et Schlingo. Quatre ans de
travail intensif à porter à bout de bras un mensuel. Je me voyais mal retourner au "business as
usual" après ça. Mon épouse étant finlandaise, je décidais d'aller tenter ma chance sous d'autres
cieux.
Les oeuvres que nous vous connaissons en France sont assez rares. Quelles sont vos activités en Finlande ? Avez-vous publié
de nombreux travaux là-bas ? ou bien travaillez-vous toujours principalement pour la presse ?
Je travaille toujours principalement pour la presse. En Finlande une large
majorité de la population est abonnée à un quotidien. C'est dans le cadre de la presse que La Femme, leçons de
choses est publié en premier lieu. Toutes les deux semaines, nous bénéficions d'un lectorat de près d'un million et demi de
personnes. Nous avons eu trois recueils à ce jour, le premier a été vendu à près de 70 000 exemplaires. Cette diffusion apporte des commandes diverses, pour la publicité
notamment.

Quel est le journal dans lequel vous publiez ?
Le journal s'appelle Helsingin Sanomat et je dessine dans
son supplément du week-end Nyt. Les journaux finlandais,
avec leurs suppléments hebdomadaires et mensuels, approchent des 200 pages !
Quelle est votre vision de la bande dessinée finlandaise ? Elle a la réputation d'être assez surréaliste, ce qui, selon vos
propres dires, semble être en fait une caractéristique du peuple finlandais.
Il est très difficile de vivre de la BD en Finlande. Mais les systèmes d'aide à la création - privés ou d'état - sont très
nombreux. Ce qui permet le développement de talents en dehors d'un cadre de rentabilité économique immédiat. C'est pourquoi la BD finlandaise est une des plus originales au monde. Mais les
finlandais sont sûrement des surréalistes de naissance : le soleil de minuit en été, les nuits d'hiver de 24 heures... Cela crée une influence indéniable sur les
esprits.

Rappelons qu'une exposition consacrée à la BD finlandaise se tiendra à Aix en Provence du 19 mars au 26 avril 2008 dans le cadre des Rencontres du 9e Art. Stéphane Rosse figure parmi les artistes dont des
oeuvres seront présentées.
Vous concevrez aisément que, pour tout connaisseur de l'oeuvre de Jacobs, il
est troublant de retrouver ainsi, dans un ouvrage comme La Femme, des vignettes reprises quasiment à l'identique. Moyennant quoi, ceci n'a pas suscité, à ma connaissance du moins, d'échos négatifs, mais des
interrogations. Pourquoi donc aller ainsi jusqu'au décalque intégral de cases entières ? A quelle démarche cela correspond-il de votre part ?
C'est clair que ces cases de Jacobs sont placées là pour être identifiées !
Encore que... ce n'est pas non plus un jeu de pistes, le principal n'étant pas de reconnaitre telle ou telle case de Jacobs mais plutôt de susciter à la lecture une impression de déjà-vu,
d'effectuer un véritable travail sur la mémoire collective. Partant de mes stimuli personnels, j'essaye de définir ce qui fait le fond commun de notre trésor visuel. Ainsi mon travail est presque essentiellement basé sur l'influence de
sources externes - Jacobs, les comics américains, les films
"noirs", la publicité, les affiches de cirque, j'en passe... C'est un travail sur l'inconscient, on peut le qualifier surement de surréaliste puisqu'il implique un détournement du sens premier de
ces images. Mais on peut y lire aussi une démarche post-moderne.

Vous parlez d'un travail sur la mémoire collective, mais comment le public finlandais reçoit-il ces références ? Sont-elles
aussi transparentes pour lui qu'elles le sont pour un public francophone ?
Lorsqu'on me proposa de dessiner La Femme. Leçons de choses,
je ne résidais en Finlande que depuis deux ans environ. On ne peut prétendre connaitre un pays et un peuple après une aussi courte période. C'est
ainsi que j'ai commencé à réfléchir à une mémoire commune, tout un système de codes visuels façonnés par les arts commerciaux. Les références et citations ne sont que "la partie visible de
l'iceberg". Mon postulat étant qu'il existe pour le dessin un style, un trait, que l'on apparente à la BD classique. On perçoit ce style comme réaliste et on s'attend à ce qu'il nous mène vers un
type particulier de récit. Même chose : si j'utilise un cliché de cinéma où l'on voit un personnage en trench
coat à la lueur d'un réverbère, on sait tout de suite à quoi cela fait référence. C'est ce que la psychanalyse définit comme
des archétypes. Je ne joue sur leur sens que pour en démontrer la profondeur.
Est-ce facile de travailler avec deux scénaristes, en l'occurrence Mikael Gylling et Teppo Sillantaus, ou bien vous
fournissent-ils un travail achevé, ce qui revient au même que de travailler avec un seul ? Jusqu'où va leur travail ? Où commence le votre ? étant donné qu'il n'y a pas de dialogues, sauf
exception, et que les images n'ont que peu à voir avec les textes qui les accompagnent.
Un des grands avantages de cette collaboration, c'est que ni l'un ni l'autre ne viennent du milieu de la bande dessinée :
Sillantaus est un journaliste connu en Finlande et Gylling est à la tête d'un bureau d'architecture. Ils n'ont aucune idée préconçue de mon travail. Ils me font parvenir leurs textes, tels qu'ils
apparaissent dans notre BD, et libre à moi de le découper et de l'illustrer à ma guise. Une curiosité à noter : la Finlande est un pays bilingue, de langues finnoise et suédoise. Sillantaus est
de langue finnoise, Gylling est bilingue (finnois/suédois), et moi je suis un français suédophone. Notre collaboration ne pouvait être basée que sur... la confusion.

En fonction de quoi se fait le choix des vignettes, de Jacobs ou autres, que vous reprenez ?
J'essaye de m'inspirer des cases ou des éléments graphiques les plus anonymes possibles. Ou, disons mieux, les plus
"standardisés". C'est dans ces éléments que le détournement du sens se montre le plus intéressant à mes yeux.
Pour mieux définir mon propos : vous connaissez ce segment filmé aux informations où on vous parle du démantèlement d'un cartel
de la drogue. Or que voit-on réellement de cette information, que nous montre le caméraman ? Un aéroport, des avions au décollage, les pieds des voyageurs, une valise sur un caddy... Prenez
exactement les mêmes images, la même séquence, et vous pouvez parler des congés payés, de la grève des bagagistes, de la propagation de la fièvre aphteuse, etc, etc. Ce qui m'intéresse, c'est
cela, le moment où l'image issue des médias est "injectée" de sens.
Ce décalque de cases correspond aussi à votre façon de travailler qui se fait à l'ordinateur, sans plus aucun contact avec le
papier...
Oui, mais j'ai mis le temps à comprendre les possibilités de cet outil. Au début, comme beaucoup, je l'avais acquis pour mettre
en couleur mes dessins. Et puis c'est devenu une véritable machine surréaliste. Ceci dit, longtemps avant ça, j'avais aussi expérimenté avec la photocopie. Cette action, créer des dessins sans
dessiner, le principe du collage, m'a toujours fasciné. Et, on y revient encore, c'est une technique surréaliste inventée par Max Ernst. Je crois qu'au début du 20ème siècle, j'aurais travaillé
de la même manière. Mais au lieu d'avoir un ordinateur, j'aurais eu de la colle et des ciseaux.

Mais avec cette façon de travailler, vous renoncez pratiquement à développer un style de dessin propre...
Tout à fait, c'est le but ! L'attention est concentrée sur la source : les images des médias, l'imprimé...
La Femme ne paraît que maintenant en France, mais cet album date déjà de 2000. Qu'avez-vous fait depuis ?
La Femme. Leçons de choses. parait régulièrement dans la presse finlandaise depuis 1996. Je n'ai pas énormément de temps pour me consacrer à d'autres projets. J'ai fait beaucoup de
publicité ces derniers temps, cette dernière étant toujours avide d'images s'adressant à l'inconscient.
Vous avez quand même produit une série de dessins intitulés Calaveras, c'est à dire "crânes" en
espagnol, dont certains portent d'ailleurs encore la trace d'une influence graphique jacobsienne...
C'est né de mon admiration pour Posada, un graveur mexicain de la fin du 19ème
- début du 20ème siècle. Il popularisa la figure de la Calavera, ce personnage portant les attributs externes de son appartenance sociale - paysan, juge, coquette, révolutionnaire..., mais avec un crâne en lieu et place de la tête. Posada, avec
ces gravures bon marché, créa une grande oeuvre politique et satirique. C'était un formidable créateur de mythes, ses calaveras sont entrées dans l'imaginaire et la culture mexicains. Ça m'a donné envie de m'y essayer également en y
appliquant mes méthodes de travail.
Avez-vous d'autres travaux en cours ? Des projets ? Savez-vous si d'autres
de vos oeuvres vont être publiées en français ? Vous parliez de trois recueils pour La
Femme.
Nous allons publier en Finlande en septembre le quatrième recueil de notre BD. Nous venons juste de changer d'éditeur et
travaillons en ce moment même à la création de ce livre. Car il s'agira moins d'un simple recueil que d'un véritable livre-objet. Ce qui me réjouit, c'est qu'il sera le fruit des efforts communs
des gens travaillant dans l'édition : maquettiste, éditeur, imprimeurs, marketing... tout le monde travaille pour la même cause : créer quelque chose d'unique, une véritable expérience de
lecture. Quand à d'autres recueils en français, notre éditeur, Glénat, a pris une option sur la traduction du reste de nos ouvrages.

Interview réalisée en mars 2008.
Vous pouvez retrouver ici les travaux les plus récents de Stéphane Rosse : un dictionnaire "consultant/finnois" réalisé pour
un cabinet de consultants, se moquant des tics de langage de cette profession, la commande faite à S. Rosse consistant à dessiner des choses "étranges" par rapport aux textes, sans que lui soient
données de directions précises.